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L
a Presse Bisontine : Cette journée d’inauguration était l’oc-
casion de renouer avec vos racines comtoises ?
Raymond Aubrac :
Effectivement, je suis toujours heu-
reux de venir en Franche-Comté même si je me
sens plus d’affinités avec la région bourguignonne.
Je suis né à Vesoul le jour de l’assassinat de Jean
Jaurès, le 31 juillet 1914. Quand j’avais 10 ans,
mes parents sont venus s’installer à Dijon où j’ai
vécu jusqu’en 1934. J’ai quandmême gardé le contact
avec Vesoul dont je suis d’ailleurs l’un des citoyens
d’honneur. Pour tout vous avouer, je n’avais pas
prévu de venir à Doubs.
L.P.B. : Qu’est-ce qui vous a convaincu ?
R.A. :
Après le décès de Lucie en mars, j’ai reçu une
avalanche de lettres. Un grand nombre de muni-
cipalités me demandaient l’autorisation de bapti-
ser une rue, un square, un bâtiment public en son
nom. Naturellement, je répondais oui. Et très vite,
je me suis trouvé confronté à l’impossibilité d’as-
sumer toutes ces invitations. Quand le Conseil géné-
ral du Doubs m’a contacté, j’ai d’abord refusé. Puis
j’ai découvert le travail de Nacera Kainou, l’artis-
te qui a réalisé le buste de Lucie installé dans le
hall d’accueil du collège. La ressemblance dans l’ex-
pression du regard m’a causé un vrai choc. J’ai
demandé l’avis à une de mes filles qui m’a confir-
mé cette bouleversante similitude. À
ce moment-là, j’ai changé d’avis.
L.P.B. : Et vous ne le regrettez pas ?
R.A. :
Non, c’est toujours émouvant
d’assister à ce type de cérémonie. J’ai
éprouvé un sentiment mêlé de tris-
tesse et de réconfort. Le souvenir de
la disparition de Lucie est encore viva-
ce. Quelque chosem’a beaucoup impres-
sionné le jour de cette inauguration.
J’ai vu le président du Conseil géné-
ral du Doubs transmettre le collège
aux jeunes collégiens. Cette trans-
mission éminemment symbolique m’en
a rappelé une autre. Lucie a consacré
les dernières décennies de son exis-
tence à transmettre les valeurs de la
Résistance qui sont aussi celles de la
République. Elle visitait chaque année
près d’une centaine d’établissements.
Au cours de ses pérégrinations, j’es-
time qu’elle a dû rencontrer plus de
100 000 jeunes.
Je me souviens de son dernier dépla-
cement. C’était à Mont-de-Marsan
et ce jour-là, elle s’était exprimée
devant 1 500 collégiens. Elle débu-
tait toujours ces interventions pas
une sorte d’exposé général avant
de se livrer aux questions des jeunes.
Il est nécessaire de bien leur expli-
quer le contexte car la France était
bien différente à cette époque et la
Résistance relève d’une organisa-
tion très complexe. Les enfants
montraient beaucoup d’intérêt. Cer-
tains ne manquent pas de nous rap-
peler que leur grand-père ou leur
arrière-grand-père qu’ils n’ont pas
forcément connus ont aussi parti-
cipé à la guerre. Dans ces moments-
là, on comprend pourquoi la Résis-
tance fait partie intégrante de
l’histoire de France.
L.P.B. : Vous avez conservé votre nom de
résistant après la Libération, pourquoi ?
R.A. :
Car mes activités s’inscrivaient
dans la continuité du travail effec-
tué pendant la guerre. J’ai d’abord
été nommé commissaire de la Répu-
blique en région P.A.C.A. L’ob-
jectif consistait à remettre l’appareil de l’État en
fonctionnement. On envoyait ainsi dans les 18
régions françaises des personnes munies de pou-
voir très étendus. Il s’agissait d’une mission de
quelques mois dont la finalité a abouti à la nomi-
nation des préfets.
L.P.B. : Vous êtes ensuite resté au service de l’État ?
R.A. :
Oui. Comme j’étais ingénieur des Ponts et
Chaussées de formation, on m’a ensuite chargé
d’organiser le déminage sur l’ensemble du terri-
toire français. Cette missionmobilisait 2 500 démi-
neurs. À titre d’information, on a retiré environ
13 millions de mines. On en trouvait beaucoup
sur le littoral et dans les zones frontières, je pen-
se par exemple au Territoire-de-Belfort. J’ai fait
ce métier jusqu’en 1945-46.
L.P.B. : En quoi selon vous les valeurs de la résistance res-
tent d’actualité ?
R.A. :
Elles répondent à une curiosité légitime et
historique de tout un chacun. À travers les pro-
grammes scolaires ou les témoignages des résis-
tants, on essaie d’intégrer le sens de ces valeurs
dans l’éducation des jeunes. Dans
la vie, on doit tous prendre un jour
ou l’autre des décisions importantes.
Choisir un métier, se mettre en
ménage, fonder une famille, ache-
ter un logement, une maison. On
se détermine en se référant à un
contexte, un vécu, des valeurs. En
dehors du travail de mémoire, on
n’a jamais eu d’autres ambitions
que d’essayer d’apporter une peti-
te brique à la construction des jeunes
et de répondre à leur curiosité.
L.P.B. : Êtes-vous resté foncièrement résis-
tant devant toute forme d’injustice ?
R.A. :
Certaines causes m’ont beau-
coup révolté et me révoltent enco-
re. Je suis toujours un fervent par-
tisan de la solution pacifique dans
le conflit du Proche-Orient. J’ai
également milité pour les sans-
papier.
L.P.B. : On est loin d’en voir le bout ?
R.A. :
Oui, il y a encore beaucoup à
faire. Mais, à 93 ans, j’ai encore de
belles années devant moi. Je plaisante bien enten-
du…
L.P.B. : Considérez-vous néanmoins qu’on vit dans une socié-
té assez libre ?
R.A. :
On se rapproche de celle qu’on a rêvée à l’époque
de la Résistance. On voulait plus de bonheur, plus
de justice. Quelques réformes ont été faites dans
ce sens, certaines manquent encore à l’appel. Quand
je rencontre des jeunes, je tiens toujours le même
discours. Il faut toujours essayer de s’élever contre
l’injustice et participer à la corriger. Cet idéal, c’est
le combat de toute une vie.
Propos recueillis
par F.C.
L’ INTERVIEW DU MOIS
2
TÉMOIGNAGE
Un grand résistant
Présent lors de l’inauguration du collège Lucie Aubrac à Pontar-
lier le 4 octobre dernier, ce grand résistant était tout à la fois ravi
de retrouver sa Franche-Comté natale et ému de constater à
quel point les valeurs de la Résistance restent d’actualité auprès
des jeunes. Un bel hommage à la mémoire de son épouse Lucie
Aubrac qui a tant œuvré dans cette pédagogie du souvenir.
est éditée par “Les Éditions de la Presse Bisontine”-
5 bis, Grande rue
B.P. 83 143 - 25503 MORTEAU CEDEX
Tél. : 03 81 67 90 80 - Fax : 03 81 67 90 81
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François ROUYER - Portable : 06 70 10 90 04
Imprimé à I.P.S. - ISSN : 1623-7641
Dépôt légal : Septembre 2007
Commission paritaire : 1102I80130
Crédits photos :
La Presse Bisontine, Aspro-impro,
Chapeau de paille, D.R.E.,
C.E.G.F.-C., Monsieur Z, NightShift, R.F.F.
Tabou
Ils brisent le tabou tandis que d’autres
se masquent les yeux. Eux, ces habi-
tants de Battant, voient en face ces
exclus de la vie, ces paumés qui vivent
dans la violence quotidienne, classifiés
dans les impersonnelles initiales S.D.F.
Ces riverains viennent de transmettre
au maire de Besançon un véritable plai-
doyer, cri d’alarme en même temps que
d’amour à leur cher quartier qu’ils jugent
en perdition (voir notre dossier du mois).
La “bien-pensance” voudrait certaine-
ment les classer parmi ces intolérants
au regard étriqué alors que justement,
en s’élevant contre la lente dérive de
Battant, ils regardent les choses en face
et les appellent par leur nom. Il est évi-
demment de bon ton demasquer le pro-
blème des sans domicile fixe, des
squat-
ters
et de lamendicité, derrière le paravent
de la culture, de l’ouverture, de la tolé-
rance. Tandis que l’on préfère braquer
les projecteurs sur un pseudo-squat -
tout à fait illégal par ailleurs mais pour
lequel on fait preuve d’une étonnante
mansuétude -, on éteint la lumière sur
les vrais problèmes d’un quartier qui se
disloque lentement. Les riverains qui
écrivent cette lettre ouverte au maire de
Besançon ne le font pas de gaîté de
cœur. Voyant l’image de leur quartier se
décrépir, Ils préviennent :
“Si rien n’est
fait, l’anarchie grandira, le mal vivre s’ac-
croîtra. Battant, qui fut le frère cadet
populaire et vaillant de la Boucle, devien-
dra le déversoir déprimé de toutes les
précarités. Plutôt que bien servir l’ag-
glomération en étant lien vivant, il la ser-
vira mal, en étalant à un jet de pierre de
la Boucle un ghetto stigmatisé.”
Alors
que faire justement ? Bouter les S.D.F.
et autres marginaux hors la ville, on en
a évidemment et heureusement pas le
droit. Nier le problème en affirmant béa-
tement que tout va bien dans le meilleur
des mondes est tout aussi condam-
nable, peut-être plus. Évidemment, les
dispositifs associatifs ou municipaux
mis en place, fruit d’un travail de long
terme, permettent au jour le jour de “gérer
le problème”. Ces riverains de Battant
veulent aller plus loin. Ils demandent à
la ville la mise en place d’un “plan d’en-
semble” pour ce quartier tiraillé. Leur
initiative doit être saluée. Sous lemasque
de la tolérance se dissimule souvent
l’immobilisme. Le coup de gueule de
ces habitants que d’aucuns ne man-
queront pas de juger “intolérants” est
au contraire un signe d’ouvertur
e.
Jean-François Hauser
Éditorial
De la
résistance
contre
l’envahisseur
allemand aux
sans papiers,
Raymond
Aubrac a fait
de son
existence
un combat
permanent
contre toute
forme
d’injustice.
“Essayer
d’apporter
une petite
brique à la
construction
des jeunes.
Raymond Aubrac :
“Il faut toujours essayer de s’élever
contre l’injustice”
La Presse Bisontine n°82 - Novembre 2007
Bio expresse
Raymond Samuel né le 31 juillet 1914 à Vesoul.
Profession :
Ingénieur Ponts et Chaussées
En 1943,
Raymond Aubrac fait partie de l’État-major
de l’Armée Secrète (A.S.) sous l’autorité du général
Delestraint. Il sera plusieurs fois arrêté par la Gesta-
po lyonnaise et notamment le 21 juin 1943 avec Jean
Moulin. Quelques mois plus tard, son épouse Lucie
Aubrac monte une spectaculaire opération d’éva-
sion pour le libérer lui et 13 résistants. Après cet épi-
sode, le couple entre dans la clandestinité et rejoint
Londres en février 1944. Le film Lucie Aubrac, réali-
sé en 1997 par Claude Berri, relate ces évasions.
1944-1945 :
Nommé commissaire de la République
dans les Bouches-du-Rhône
1948 :
il crée l’entreprise Berim (Bureau d’études
et de recherches pour l’industrie moderne)
En 2003
, il participe à l’appel “Une autre voix jui-
ve” qui regroupe des personnalités juives solidaires
du peuple palestinien, pour une paix juste et durable
au Proche-Orient.
Distinctions :
- Grand-Officier de la Légion d’honneur
- Croix de guerre 1939-1945
- Médaille de la Résistance avec rosette
- Chevalier du Mérite Social